Sans-papiers : « Sans eux, notre économie s’effondre »
SUNNYSIDE, Washington - Depuis l'arrestation de deux travailleurs sans papiers en janvier dernier, la localité agricole de Sunnyside, dans l'État de Washington, est aux prises avec la peur et l'incertitude. Dans cette ville où jusqu’à 40 % de la population est sans papiers, l’incident a ravivé les craintes liées aux menaces d’expulsion du président Trump. Devant une quarantaine de personnes réunies dans un local désaffecté du centre-ville de Sunnyside, dans l’État de Washington, Lorena Avalos, une organisatrice syndicale, donne des conseils aux travailleurs agricoles venus l’écouter. Avec en main une carte de visite rouge comprenant de l’information en espagnol et en anglais, elle énumère la marche à suivre si la migra, comme on appelle ici les agents fédéraux de l’immigration, arrive. Au cours d'une rencontre syndicale, Lorena Avalos informe les travailleurs agricoles de ce qu'il faut faire et ne pas faire si des agents fédéraux frappent à leur porte. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde Dans la salle, la plupart sont des résidents de longue date venus du Mexique pour travailler dans des fermes des environs. Le comté républicain de Yakima, où est situé Sunnyside, est notamment reconnu pour ses pommes et ses cerises, son houblon et ses vignes.s Près de 90 % de la population de Sunnyside, une localité de près de 17 000 habitants, est d’origine latine. Selon les estimations de la Ville, jusqu’à 40 % de sa population est sans papiers. Nombreux sont les résidents qui ne parlent qu’espagnol. La communauté vit toujours les conséquences liées à l’arrestation d’un couple de travailleurs péruviens, le 26 janvier dernier. L’arrestation, qui a eu lieu dans le stationnement d’une chaîne d’épicerie locale, a été captée par des caméras et rapidement relayée sur les réseaux sociaux. Le couple de travailleurs péruviens a été arrêté dans le stationnement d'une épicerie locale fréquentée par la communauté mexicaine de Sunnyside. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde Le lendemain, la police, les élus locaux et le directeur de la Ville ont fait une sortie publique, pour rappeler que la police locale n’était pas au courant des arrestations et ne collabore pas avec les agents fédéraux. À la suite de ces déclarations, le directeur général de la Ville s’est fait critiquer par des supporteurs de Donald Trump. Le directeur de Sunnyside, Mike Gonzalez, estime que l'économie de sa ville s'effondrerait si l'administration Trump procède à des expulsions massives. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde Selon le Pew Research Institute, en 2022, les États-Unis comptaient environ 8,3 millions de travailleurs sans papiers. L’État de Washington ne compterait qu’une fraction de ces travailleurs. Dans certaines régions, leur départ pourrait avoir de graves conséquences. Et pour Mike Gonzalez, un républicain modéré, des expulsions massives seraient vraiment catastrophiques pour sa localité. Les immigrants sans papiers contribuent à notre économie : ils fréquentent nos églises, leurs enfants vont à l'école... Beaucoup d'entre eux sont venus ici et ont eu des enfants pendant qu'ils travaillaient dans les champs. Ils ont décidé de prendre le risque de rester parce qu'ils voulaient que leurs enfants aient un avenir meilleur. Plusieurs connaissaient le couple arrêté, qui faisait face à un ordre d’expulsion et qui était, aux dernières nouvelles, en détention à Tacoma, près de Seattle. Leur arrestation dans un lieu public a ravivé les inquiétudes des sans-papiers de la région. Dans les jours qui ont suivi, des commerçants ont noté une baisse de clientèle. Des parents ont décidé de garder leurs enfants à la maison, tandis que d’autres sont allés voir un notaire pour signer une procuration, au cas où ils seraient arrêtés et séparés de leurs enfants. Malgré tout, dans la région, la menace d’expulsions massives a des airs de déjà-vu. Des employés de radio KDNA, considérés comme étant la voix des paysans mexicains, animent en espagnol une émission pour les enfants. Le siège social de la station compte aussi un centre communautaire, une clinique pour les familles et un service d'aide à l'immigration. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde À l’époque, la chaîne diffusait une chanson pour avertir les travailleurs agricoles de l’arrivée de la migra. Aujourd’hui, ce sont plutôt des annonces publiques qui informent l'auditoire de ses droits. Malgré la menace d’arrestations massives, l’État de Washington, considéré comme un État sanctuaire, offre des protections à ses travailleurs. En 2019, l’État a adopté une loi, Keep Washington Working Act, pour empêcher la police, les employeurs ou toute figure d’autorité de demander le statut légal de la personne devant elle. L’État s’est assuré que les enfants ont accès à l’école et à l’université, et a facilité l’obtention d’un permis de conduire sans preuve de statut. Depuis 2019, l'État de Washington a mis en place des mesures pour protéger de la discrimination les travailleurs sans papiers. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde En janvier dernier, le gouverneur Bob Ferguson a aussi annoncé la mise en place d’une équipe qui visera à aider les familles séparées si le président Trump va de l’avant avec des expulsions massives. Pour l’instant, l’État de Washington n’a pas vu, comme dans d’autres endroits, le spectacle d’embarquements de migrants illégaux dans des avions à destination de l’Amérique latine. Tout au plus y a-t-il eu, ici et là, des arrestations ciblées. La politicienne Rebecca Saldaña tente de mettre en place un fonds d'aide pour les travailleurs sans papiers qui perdent leur emploi. Photo : Radio-Canada / Francis Plourde Dans son bureau d’Olympia, la capitale de l’État, la sénatrice, elle-même fille d’immigrant mexicain, tente maintenant de faire avancer un projet de loi pour que ces travailleurs – qui paient des impôts, mais qui n’ont pas accès à l’assurance-emploi – puissent recevoir une aide financière s’ils perdent leur emploi. De l'avis de Rebecca Saldaña, la rhétorique actuelle autour de ces travailleurs vulnérables les met dans une situation encore plus difficile. Une version audio de ce reportage est diffusée à l’émission Tout terrainSi un agent frappe à votre porte, ne l’ouvrez pas, dit-elle. Ne répondez pas aux questions et ne signez rien…

En 15 minutes, c’était partout; je recevais des appels et des messages textes pour me dire que les agents fédéraux sont en ville
, raconte le directeur de Sunnyside, Mike Gonzalez, qui ajoute : Ils portaient un uniforme noir qu’on pouvait facilement confondre avec celui de la police de Sunnyside.

Nous étions la première ville de l'État de Washington, et je crois sur la côte ouest, à prendre position pour dire que nous ne participerons pas à ces descentes, explique Mike Gonzalez. J’en suis fier et je pense que ça a inspiré d’autres villes à prendre position.
Sur les réseaux sociaux, des gens qui n'étaient pas d'accord avec ma prise de position m'ont attaqué, ont dit que je devrais être renvoyé, que je violais la loi, que j'aidais les pédophiles... C'est complètement fou!

Si ces opérations deviennent régulières, ces gens vont retourner au Mexique. Sans eux, l'économie de Sunnyside s'effondre, déplore-t-il. C'est ce que je redoute.
Vivre avec la peur d’être arrêté
Avec le changement de gouvernement aux États-Unis, c’est terrible, la peur de ces travailleurs
, dit en soupirant Lorena Avalos.
Les gens qui vivaient ici dans les années 1980 gardent de mauvais souvenirs des descentes qui avaient lieu à cette époque
, explique Gilberto Alaniz, le vice-président de radio KDNA, qui offre une programmation en espagnol dans la région.À la fin des années 1990, la situation s'est relâchée, puis ça a recommencé en 2000. Il y a toujours eu des descentes aux États-Unis, mais cette fois-ci, parce que ça a lieu à l’échelle nationale et parce que c’est dans les médias, ça a été très dur pour les gens
, souligne-t-il.L’État de Washington s’organise

Mais ce qui nous inquiète, c'est que leur objectif est de nous faire peur
, soutient la sénatrice Rebecca Saldaña.
En cas de désaccord avec leur employeur, ils craignent souvent de s'exprimer, car ce dernier pourrait les menacer de les dénoncer aux services d'immigration, explique-t-elle. J'espère que les employeurs ne profiteront pas de cette occasion pour diviser davantage nos communautés.
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